La légende du cheval noir de Trois-Pistoles

La légende du cheval noir de Trois Pistoles
J’ai dit et répété qu’au Québec on se sentait en sécurité. Aujourd’hui je fais mon mea culpa, j’avais tort. Une fois de plus le diable fait des siennes un peu partout dans la province. Après la légende de la Chasse-Galerie, c’est à Trois Pistoles que le Malin s’illustrera… après s’être bien fait exploiter quand même !

La légende

Situé à près de 130 kilomètres au Nord-Est de Montréal, Trois-Pistoles a vu naître la légende du cheval noir, légende dans laquelle nous assistons à la construction de l’église Notre Dame des Neiges qui a eu lieu entre 1882 et 1887.

Ce cheval, dont on ignorait la provenance, était d’une force exceptionnelle. C’est pourquoi on s’en servit pour transporter les pierres qui serviraient à la bâtisse. Le curé ne se posa qu’une question : pourquoi après tant d’effort la bête ne transpirait-elle pas ? Il s’avéra alors que le cheval était en fait le diable et qu’il ne fallait jamais lui ôter sa bride. Forcément, quelqu’un n’en fit qu’à sa tête et passa outre les recommandations. Le cheval disparut alors, laissant l’église inachevée… d’une pierre.

 

Les variantes

Toute légende a ses variantes, et dans ce cas précis où la légende inclut la possibilité que le diable se soit illustré dans d’autres villes, les variantes pleuvent.

Celle de l’Île d’Orléans, situé près de la ville de Québec, place l’évènement à la fin du 17ème siècle. Transporter les pierres est une lourde de tâche, c’est pourquoi le recours à un cheval fort s’impose. On raconte alors que le constructeur se serait enfermé avec Le Petit Albert, et serait revenu le lendemain avec un cheval noir, au pelage brillant. Celui-ci fut mis à la disposition des travailleurs du chantier, à la simple condition de ne pas lui retirer sa bride. On raconte que le cheval transportait à lui seul autant de pierres que les autres chevaux réunis. Après une journée de dur labeur, une âme charitable (ou pas !) se prit de pitié pour le cheval et lui retira sa bride afin qu’il puisse boire aisément. Ni une ni deux, le cheval disparut ! Désespéré, le conducteur aurait sauté dans la rivière… L’église était alors presque achevée : une seule pierre manquait à l’ouvrage.

La version en provenance d’Islet situe l’évènement à la fin du 18ème siècle (en 1768 exactement). À l’époque, la ville n’était dotée que d’une chapelle en bois rond. On annonça alors l’arrivée d’un curé. Hors de question de l’accueillir dans cette chapelle ! Oh non ! Construisons une église ! Oh oui ! Ainsi on s’embarqua dans l’ouvrage. Même schéma, on constata qu’un cheval fort serait d’une aide immense. Cependant son arrivée diffère des autres versions. Notre Dame de Bonsecours serait apparut au constructeur, lui promettant que le lendemain il trouverait un cheval devant sa porte. Bien entendu, il lui fut absolument déconseillé de le débrider… Le constructeur dû un jour le confier à un employé, qui passa outre les recommandations. Le cheval ne disparut pas, il se sauva, renversant tout sur son passage, et atteignit un rocher près du l’eau qui se fendit à son approche. Le cheval, qui était en fait le diable, s’engouffra alors dans la fissure, porte de l’Enfer, d’où sortaient des flammes. (classique). Depuis, on y entendrait des hurlements ainsi que des bruits de chaînes en mouvement, et on y verrait un loup en sortir et cracher du feu… L’église serait alors laissée inachevée, je vous le donne en mille, d’une pierre. Pour lire la légende en intégral, c’est par ici.

J’ai également déniché un site, yparaitque.ca, assez amusant qui présente des légendes sous forme de BD animées. Cliquez sur l’image pour voir la BD.

La légende du cheval noir de Trois Pistoles en BD sur yparaitque.ca

 

La religion

Je l’ai souvent évoqué, notamment dans l’article sur La Chasse Galerie et celui sur les sacres, la religion a eu un rôle prépondérant dans la constitution de la culture québécoise. Cette légende, ça crève les yeux, ne déroge pas à la règle. Je m’étonne tout de même de voir une légende qui laisserait entendre qu’on aurait utilisé le diable pour construire une église, dans le but d’accueillir un curé et surtout de lui en mettre plein la vue (y a pas une histoire de vœu de pauvreté quelque part ?). Il me semble en plus que dans la légende de Trois-Pistoles, le curé aurait aspergé le cheval d’eau bénite suite à ses doutes. Mais il aurait cependant attendu que le coq du clocher soit posé pour agir. La tentation de s’offrir une belle église à moindre coût ?? Pas très très catholique tout ça…

Le curé se dit alors par devers lui : À malin, malin et demi ! Puis, il attend qu’on en soit rendu à planter le coq au faîte du toit pour enfiler un surplis blanc sur sa soutane noire et asperger l’animal diabolique d’eau bénite. À peine touché par la sueur de Dieu, Charlot se change en courant d’air et la paroisse obtient une église toute neuve à peu de frais.

Source : lautjournal.info

D’ailleurs, la popularité de cette légende tient à la fierté  des paroissiens à avoir réussi à dompter le diable pour le faire travailler « pour la bonne cause ».

Enfin, lors d’une longue période de christianisation, la consommation de viande chevaline fut interdite, comme on nous l’explique sur le site d’une boucherie :

La plupart des nations de l’antiquité était hippophage. Au septième siècle, le christianisme fait disparaître la consommation de viande chevaline. Cet interdit fût levé après le siège de Paris (1870). En fait, la première boucherie chevaline s ’ouvre en 1866 à Paris.

Source : Viande Richelieu

Inutile non plus de s’étaler sur la couleur du cheval. Sa couleur en fait un animal attrayant (le cheval est beau parce que son cuir est noir et luisant) mais en même temps pour l’esprit collectif cette couleur est synonyme de négation de la lumière, de ce qui n’est pas et s’associe à la nuit, à l’ignorance, au mal, à ce qui est faux (question d’interprétation certes, mais ceci relève de l’enseignement culturel collectif qui passe entre autre par la religion : noir=enterrement et tout et tout. Je n’ai pas dit que j’approuvais hein ^^)

 

La symbolique du cheval et autres légendes

S’attaquer à la symbolique du cheval c’est s’attaquer à un gros morceau. En effet je doute qu’il y ait un animal plus présent dans les mythes, folklores, mythologies ou même la littérature. Son lien avec l’être humain est si vieux que les mentions sont nombreuses. Tout comme les fabulations. En effet le cheval est souvent doté d’attributs magiques comme la corne (licorne), les ailes (Pégase), sa capacité à traverser les eaux, à se rendre dans les enfers ou à porter un nombre incroyable de personnes. Tiens, ces deux derniers points me rappellent vaguement une légende québécoise…

J’évoquerais la légende du cheval Mallet, noir ou blanc cette fois-ci, que l’on trouve en Vendée et dans le Poitou. Ce cheval, richement harnaché, errerait aux bords des routes afin d’inciter les voyageurs fatigués à le chevaucher. Une fois monté, le cheval partirait au galop et il serait impossible de l’arrêter, si ce n’est à coup d’eau bénite ou de je ne sais quel rituel religieux. Le cavalier ne survivrait pas à cette course puisqu’il serait violemment jeté à terre ou dans l’eau où il périrait noyé.

Rarement évoquées et assez méconnues, les légendes scandinaves ont aussi leur lot de chevaux légendaires. Parmi ceux là, le plus connu demeure le Helhest de la mythologie danoise. Ce « cheval des enfers », doté de trois pattes, serait annonciateur de mort pour celui qui le verrait.

 

Qu’en reste-t-il aujourd’hui ?

Etiquette de la bière Trois-Pistoles, en hommage à la légende du cheval noir

La légende du cheval noir de Trois-Pistoles a connu son âge d’or lors la construction de nombreuses églises. Aujourd’hui on n’en construit plus, on n’a donc plus de nouvelles de ce bel étalon. Quoique… Outre ce billet sur ce blog, les clins d’œil à la légende demeurent un peu partout. En effet, à l’image de la Chasse-Galerie, la légende aLa Black Horse, de la brasserie Dow inspirée les brasseries québécoises (décidément !). La Trois Pistoles, de très grande renommée, est un hommage à cette légende. Quoi de plus équivoque que son étiquette ? Bien avant qu’Unibroue ne commercialise la Trois Pistoles, la brasserie Dow avait commercialisée la Black Horse.

Dans un tout autre registre, la ville de Trois-Pistoles elle-même a décidé en 2008 de rendre hommage à cette légende qui représente sûrement un pan de l’identité de la ville, en installant une sculpture du cheval noir sur le parvis de la fameuse église. Cliquer sur les images pour voir la bête.

Enfin, puisque cette histoire d’église inachevée est redondante, qu’en est-il de cette pierre manquante ? Vérité ou attrape-nigaud pour touristes ?

La pierre manquante de l'église de Trois-Pistoles

Il m’est d’avis que si effectivement une pierre manquait, elle ne se trouverait pas en plein milieu d’un mur, mais plutôt en son sommet. Déjà. Pi en plus je ne comprends pas pourquoi on aurait fermé un chantier à la fin de la journée alors qu’une seule pierre manquait au tableau final. C’est comme passer du temps sur un puzzle et s’étendre en lançant dans un bâillement « Je suis claqué, je poserai la dernière pièce demain ». Ça n’a pas de bon sens.

Okay, j’avoue, c’est la raison qui parle, je me dis souvent que je devrais apprendre à rêver un peu…



Laisser un commentaire

Spam Protection by WP-SpamFree

Remarque Les commentaires sont soumis à modération.